

« …15 décembre 1942,
Je reprends aujourd’hui mon petit journal. Il y a deux mois que je suis sur la terre d’Afrique.
J’ai vu Dakar, St-Louis, Thiès, Kitoe, Bamako, je suis actuellement en pleine brousse près de Kitor.
Deux mois d’Afrique Noire, deux mois de déception sur toute la ligne. Je vais tâcher de ma rappeler tout ce que j’ai pu voir et entendre depuis deux mois.
A Dakar, après le débarquement, je suis resté jusqu’au samedi soir. J’ai pu voir la ville. Je n’ai rien reconnu de ce que m’avais dit papa. J’avais à faire pour rejoindre St-Louis ; j’ai obtenu péniblement une réquisition et j’ai pris la micheline le samedi soir. Un de mes sacs qui était sur le bateau y est resté ; le bateau faisait une manœuvre à l’heure du train.
Dans la micheline, j’ai beaucoup parlé avec une vieille coloniale à l’esprit entreprenant et sympathique. Elle m’a vraiment enchanté. Je suis arrivé à minuit et demi à St-Louis. Amère déception, il a fallu que je couche sur un banc près de la gare. Drôle de réception. Bien entendu, je n’ai pas dormi. J’avais une espèce de peur ; peur surtout que les noirs me voient. Enfin, le matin est venu. J’ai cherché une chambre. Je n’ai rien trouvé.
J’ai cherché M. Maude…parti en France me répondit-on brutalement dans un café. J’ai eu du mal à trouver M. Lecuyer qui m’avait expédié un télégramme à Dakar. Drôle de type encore que celui-là. Enfin, il m’a obtenu une chambre. Mais par les mots qu’il m’a donné pour obtenir cette chambre, j’ai vu à quel genre d’hôtels et de patrons d’hôtels j’avais à faire. Une chambre presque nue sans moustiquaire, pleine de cafards. Un lit avec un seul drap et pas de couverture. 30 francs la chambre, 30 francs le repas (heureusement que ce n’est pas moi qui paierai). Pendant les 8 jours que j’ai été à St-Louis, j’ai quand même bien mangé. Je me suis ennuyé terriblement aussi.
Lecuyer m’a introduite chez le représentant de Daude : Maître Caffié, qui, comme Daude, est un métis martiniquais. Ce nouveau personnage ne m’a pas plu beaucoup d’ailleurs. Il m’a fait rester 8 jours à St-Louis. Je ne faisais rien. Je me promenais. J’ai pu visiter la ville à mon aise.
St-Louis est bâtie sur une ile entre deux bras du Sénégal dont l’un est presque mort. Une autre partie de la ville (indigène pour la plupart) s’étend entre le bras mort et la mer sur une langue de terre. La barre y est assez forte. Là, j’ai vu aussi des espèces de pirogues de protection de côte !!
Il y avait quelques baigneurs aussi, mais ils ne hasardaient pas au loin : les requins en enlèvent souvent. Le gare est de l’autre côté du grand bras du fleuve. Un joli pont métallique la relie à la ville. Je me suis souvent promené de ce coté. La vue sur St-Louis n’y est pas mal. J’ai fais aussi une tournée à cheval avec un méhariste. Nous ne sommes pas allé loin car nos petits chevaux ne marchaient pas du tout ; il fallait taper dessus à en avoir pitié.
Malgré ce cadre assez joli de St-Louis, mon séjour là-bas me laisse un mauvais souvenir. Je m’y suis ennuyé. Comme voisin de chambre, j’avais un sergent qui avait du recevoir un coup de bambous et qui me rasait avec des histoires idiotes. La mentalité de la ville m’a paru détestable. Il semble qu’il y ait un antagonisme de rigueur entre tous les blancs. Chacun dit du mal de l’autre tout en… »