

« …Le 7 au matin, nous sommes je ne sais où entre 2 et 5 km de la côte du Maroc. Nous avançons à une vitesse d’escargot. Les 6 cargos sont devant en file de 3, nous fermons marche.
Catastrophe ce matin : nous n’avons pas d’eau !
Je déjeune, crasseux et barbu, ce n’est que vers 9 h que je réussi à prendre une douche et à me laver. il y a de l’eau douce, sauf chez nous, de 6 h 1/2 à 10 h et de 17 h à à 17 h 1/2 et de 18 à 19 h. L’étape est longue et il faut la rationner. Nous devions avoir de la confiture le matin , mais elle demeure imaginaire.
Dans la matinée, je flâne sur les ponts. Je peux ainsi voir notre sous-marin qui avait disparu, revenir à la surface et se permettre quelques petites virées ; et pour cause : nous allons tellement lentement. Notre aviso colonial aussi fait le tour de son troupeau en bon chien de berger qu’il est. C’est l’A61 et il est plus grand que la « Gracieuse », A65.
Comme je ne me sens pas très bien, je vais m’allonger sur ma couchette. La sonnette me rappelle au déjeuner (c’est un déjeuner minable par ailleurs). Je fais une petite promenade sur le pont des 1ères et je somnole sur un siège « transat » tout en discutant sur la quinine avec un camarade.
Je n’ai pas trouvé de quinine et je m’en trouve ennuyé.
D’autres camarades viennent me réveiller et nous allons faire un bridge jusqu’à 6 h.
Je reviens sur le pont et j’ai l’impression d’attraper froid. Il faisait si chaud au bar de secondes.
Nous longeons toujours la côte à 10 km peut-être. Nous avons dépassé un cap et nous nous trouvons à la hauteur d’une petite ville que l’on distingue et paraît être Safi. La mer est calme malgré une petite brise. le ciel est calme aussi et le soleil qui se couche donne une jolie couleur rouge rosée à l’horizon. Je regarde attentivement dans l’espoir de voir le rayon vert. Je distingue simplement des teintes que je crois vertes sur le ciel et sur la mer, au loin à l’horizon. Ce n’est certainement pas le rayon vert.
Je dîne à 7 h tout à fait convenablement. Puis je fais un bridge . Je me sens pourtant mal et il fait une chaleur accablante dans la salle à manger. Je bois un groc (sic!) qui me fait du bien et après avoir fait un tour sur le pont, à 11 h je me couche.
Je transpire beaucoup dans la nuit et je me sens un peu mieux ce matin 8 octobre.
je déjeune de très bon appétit et m’en vais faire un tour sur le pont. Il y avait bon. la mer est calme et on va mortellement lentement. Je me mets à écrire puis m’allonge sur ma couchette. Midi sonne et je déjeune convenablement. Il fait toujours bon et je n’ai pas envie de faire la sieste. Nous longeons la côte de très près, à 1 km 1/2 environ. On y distingue une végétation rabougrie et 2 ou 3 maisons. Une à l’entrée d’une vallée où un cheval court à toute allure et deux autres tout à fait en haut des collines derrière.
Nous arrivons à la hauteur d’un cap avec un phare quand on m’appelle pour faire un bridge. je joue jusqu’à 5 h et bois un groc. Je remonte sur le pont et je nous vois entourés de petits bateaux, des thoniers et des sardiniers sans doute, qui font la pêche. J’ai vu tout à l’heure des bancs de sardines. un gros bateau croise au loin également. Il fait toujours calme et bon. Je descends écrire. Puis vient l’heure du dîner. Le repas est convenable. Un monsieur nègre nous joue du piano. Il est épatant d’ailleurs. Sa femme aussi qui paraît être étrangère. Les camarades viennent encore me chercher pour faire un bridge. je remonte sur le pont à 10 h 1/2. Il y fait bon et je me sens mieux. Je rencontre Royer et nous nous promenons sur le pont. Il me raconte son histoire depuis la guerre : St-Cyr, le Maroc, Casa, Marrakech, son mariage, Aix-en-Provence, son retour au Maroc (il fait très bon l’hiver à Marrakech, me dit-il), son départ raté pour les Antilles. Il n’a pas vu ses parents depuis le début de la guerre. A 11 h 1/2, nous nous couchons… »