
La déclaration de guerre nous a tous surpris en Bretagne au moment où nous commencions la moisson. Pour mon compte, je n’avais pas encore commencé à couper pour la bonne raison que je souffrais ces jours là de mes tenaces névralgies. Cependant, par chez nous, on avait commencé à couper du seigle. J’étais allé porter la collation aux moissonneurs, et ce n’est qu’arrivé aux champs, alors je me disposais à repartir, que j’entendis la fatale sonnerie de cloche et un roulement de tambour à Gouarec.
Je dis alors au journalier Loïsen : « Ah ! Mon vieux Loïsen ça y est, la guerre est sûrement déclarée ». Tout le monde s’est mis à rigoler sans toutefois se rendre bien compte de ce qui se passait réellement. Moi- même je ne le savais pas au juste mais j’avais le pressentiment que quelque chose de grave devait se passer. Je retournais donc vivement à la maison. Arrivé sur la route, j’ai rencontré Mathurin R. de Gouarec qui m’a dit d’un air grave : « Tu sais, la guerre est déclarée ». « La guerre ! je dis ». « Oui, moi je pars lundi »
C’était terrible. De tristes visions passaient tout d’un coup devant mes yeux : je pensais à ma chère femme et à l’état où j’allais la laisser en partant, sans avoir, hélas, la certitude d’en revenir ! J’arrive enfin à la maison où déjà ma femme et ma belle mère étaient au courant de l’affreuse nouvelle. Les larmes me vinrent aux yeux en les voyant et je ne pus m’empêcher de pleurer. Je leur dis que je devais partir le lendemain dimanche et que je voulais aller voir mon père et ma mère avant de partir.
Je pris donc mon vélo et je partis pour Liscuit. En passant à Gouarec, l’idée me vint d’aller consulter les affiches et c’est là que j’ai vu que le premier jour de la mobilisation n’était que le dimanche 2 août ; je ne devais par conséquent partir que le lundi 3. Quand je vis cela je remis au lendemain la tournée au Liscuit et je suis resté boire quelques verres avec des camarades qui comme moi venaient aux renseignements.
Chez P. où j’étais, on discutait beaucoup sur l’issue de la guerre qui allait commencer et tous, nous étions d’avis que nous allions fiche la pile aux Allemands. Partout on fraternisait ensemble, la conversation et le vin nous égayaient un peu. Aussi, lorsque je revins à la maison accompagné de François B., de Charles Le B., de Julien A. qui venaient de Rosquelfen voir Jean Marie Le B., une gaîté assez franche régnait parmi nous. On me donna rendez – vous chez Le B. après souper.
Je revins donc chez nous où tout le monde avait fini de manger. Un silence assez triste régnait dans la maison. La gravité de la situation étreignait tous les cœurs. Je ne pouvais rester là parmi les miens, car en les voyant je ne pouvais pas m’empêcher de penser que j’allais bientôt les quitter et cette pensée m’attristait beaucoup. Je partis donc, accompagné de Loïsen chez notre voisin P. qui était venu me chercher. Avant de sortir de la maison, ma femme me pria de ne pas trop m’attarder et de rentrer aussitôt me coucher ; mais je pensais bien que je n’aurais pas pu dormir et, de chez P., je suis parti chez Le B. où j’ai trouvé attablés les camarades de Gouarec et où tous ceux de Rosquelfen ne tardèrent pas à se réunir. Je vais citer les noms de : Jean Marie Le B. ; Charles Le B., B. François, Julien A., P. Joseph, C. Joseph, Le B. Pierre Marie, B. Mathurin, Jean Louis Le G., R. Gilbert et moi.
Ah ! quel réconfort de se trouver là tous réunis et de causer un peu de nos malheurs réciproques. Nous buvions beaucoup : du vin, du café, du pousse café ; nous chantions aussi quelques chansons patriotiques, et même notre camarade P., avec l’éloquence que nous lui connaissions en de pareilles circonstances, nous prononça quelques petits discours patriotiques qui soulevèrent les applaudissements de tous. Ah ! Qu’il m’est agréable de penser ici, sous la baraque de planches à Friedrichsfeld, à cette nuit du 1er aôut 1914 passée en compagnie de ces camarades, qui tous devaient partir comme moi, à l’exception de Julien A. ; et combien il me serait plus agréable encore de les revoir dans une pareille réunion fêtant notre heureux retour. Mais hélas ! Dieu sait, et nous le saurons qu’en arrivant, si la liste que Julien A. avait promis de garder, et sur laquelle nous avions tous signés, sera encore au complet a notre retour. Je souhaite de tout mon cœur qu’elle y soit.
Je ne me suis couché que fort tard dans la nuit ; après avoir été à Gouarec chantant la Marseillaise, après avoir bu du vin chez Charles Le B., après avoir été en compagnie de P., et de B. Mathurin dire au revoir à notre propriétaire Hippolyte Le M., et enfin après avoir passé par chez Julien A. et à Stang-er-goff où le brave Cadet-Roussel qui nous avait rejoint nous poussa quelques bonnes chansons patriotiques.
Le lendemain dimanche, je me suis levé un peu indisposé et un peu maussade ; j’évitais cependant de m’attrister de trop devant ma femme ; j’ai déjeuné et suis parti me faire couper les cheveux chez Le F.. Je suis parti ensuite à Gouarec, pour aller au Liscuit. J’étais tout triste, un peu malade et craignais surtout de tomber plus malade encore pendant la dure campagne que j’allais commencer. Chez P. j’ai trouvé mon père et ma mère qui étaient venus à la messe, et mon beau frère Pierre qui comme beaucoup d’autres était venu noyer sa douleur dans quelques bons verres bus en compagnie de quelques amis. J’appris de lui, le lendemain quand je l’ai trouvé à la gare de Lamballe, qu’il ne s’était pas ménagé les bons petits verres et qu’il avait pris une cuite de forme.
Je suis allé au Liscuit en compagnie de mon père, d’où je suis retourné vers les 3 heures de l’après-midi. Arrivé à Rosquelfen, il fallait penser aux préparatifs de départ ; ma femme s’est mise à me préparer des chaussettes de flanelle sur lesquelles elle à attaché des poches qui me rendent beaucoup de service. Entre temps je suis allé voir Jean louis Le G. pour m’entendre avec lui sur l’heure de notre départ car nous devions rejoindre le même régiment. Bien reçu chez Joseph T. où les parents à Jean Louis s’étaient rassemblés pour lui faire leur adieu, je suis retourné après avoir bu quelques bons verres de cidre.