
En descendant du train à Cherbourg, Pierre et moi nous nous sommes quittés un peu le coeur gros. Chacun allait rejoindre son corps sans savoir où il se trouvait. Je me suis donc dirigé vers la caserne de l’Infanterie Coloniale où j’ai trouvé quelques uns des environs de Gouarec qui avaient pris le premier train du matin, et qui nous on dit qu’un affreux tamponnement s’était produit sur leur route qui avait occasionné la mort d’une dizaine de mobilisés dont deux ou trois de Corlay que je connaissais bien ; ce sont : P. du Traverse en Corlay et le petit C., garde champêtre à Corlay également. Le fils R. était paraît il grièvement blessé aussi. J’eus un frisson en entendant cela et en même temps un certain contentement de n’avoir pas été dans ce même train.
Je fus enfin conduit à la 18ème Compagnie où j’étais affecté, au lycée des jeunes filles, rue Jeanne d’Arc. Nous restâmes là pendant près de deux jours sans être habillés. Nous formions le 31ème régiment de réserve et nous n’avons été habillés qu’après que le 1er Colonial fut déjà presque prêt. Cependant le 3e jour, c’est-à-dire le Jeudi, on a commencé avec précipitation à nous distribuer effets et équipements. Nous couchions dans des chambres sur un peu de paille, tassés comme des sardines. Nous mangions également dans ces mêmes chambres, quelques repas mal préparés.
Le vendredi soir lorsque j’arrivais à la grille pour sortir, j’ai eu l’agréable surprise de trouver mon frère Emile et Pierre Marie qui m’attendaient là. Assez souvent pendant mes moments de sortie, j’avais cherché à savoir, où se trouvait Emile sans jamais pouvoir tomber dessus ; mais plus heureux que moi il avait réussi à me trouver ainsi que Pierre. Nous sommes donc partis nous promener en ville, et Emile nous paya ce soir là, qui fut le dernier que je passais à Cherbourg, un bon souper dans un restaurant qu’il connaissait. Que nous étions heureux de nous trouver réunis tous les trois et de nous causer avant de partir pour le feu ! Pierre Marie était spécialiste de Batterie, et était content de son emploi ; Emile paraissait aussi bien confiant ; bref on partait avec l’espoir de faire notre devoir et d’en revenir tous les trois.
Nous sommes allé conduire Pierre à sa caserne, il devait partir le lendemain ou dans la nuit même. Nous l’avons donc embrassé une dernière fois avant de le quitter et je suis alors retourné à mon cantonnement, toujours accompagné d’Emile qui me quitta en me promettant de venir me chercher le lendemain soir à la même heure. Mais hélas ! Je n’étais qu’à peine rentré, que la nouvelle est arrivée : il fallait achever nos préparatifs et nous allions partir dans la nuit. Jusqu’à 2 heures du matin on n’a pas cessé de courir de la chambre de détail au bureau de la Compagnie, cherchant le reste des équipements et des vivres de réserves qui nous manquaient.
Enfin, vers 3 heures du matin, nous sommes partis pour la gare en chantant et en conspuant Guillaume. Nous sommes donc partis le 8 août à 5 h du matin de Cherbourg.
Nous ne savions pas trop où nous allions. Tout ce qu’on savait, c’est qu’on se dirigeait vers la Belgique.