
« …Le samedi matin 3 octobre, nous atteignons Centa, petit ville située à la pointe est du Maroc espagnol et qui me paraît pas mal du tout. Je ne peux que très mal juger d’ailleurs car la visibilité est très mauvaise et je ne m’aperçoit pas exactement du genre d’habitation.
Tous les passagers ont été surpris ce matin.
Nous pensions voir Gibraltar avec son rocher. Pour beaucoup c’est la première traversée et cette forteresse anglaise est de ce fait une curiosité.
Depuis le départ d’Oran, on parle plus que de Gibraltar. Comment va-t-il se faire, ce passage ? Lea anglais vont-ils nous arrêter ? etc… etc…
Les « anciens » qui y avaient déjà passé ont un certain plaisir à laisser le doute dans la pauvre cervelle des novices.
En fin, voilà le détroit, et l’on ne distingue rien. Une crasse épaisse nous voile tous les alentours. la côte espagnole est à peine visible. J’aperçois seulement un petit bateau entre la côte et nous. C’est sans doute un bateau espagnol. Il nous suit depuis hier, du moins, il me semble que c’est toujours le même.
Puis voilà qu’au loin apparaît une fumée, puis une forme noire. Ça y est, c’est le bateau anglais ; c’est un petit bateau encore plus petit que notre « Gracieuse ». Il côtoie d’abord le « St-Louis », puis le « Congo », repart au « St-Louis », puis s’écarte du convoi.
C’est que notre aviso ne se laisse pas faire et se place toujours entre nos bateaux et l’anglais.
Celui-ci s’approche de nous. Minute d’émotion à bord. Les ponts sont noirs de monde depuis l’apparition du bateau anglais et les gens sont fiévreux. Chacun se forge une raison pour qu’il arrive quelque chose. Il y a beaucoup de militaires à bord (ils sont tous dans les cales, à l’heure actuelle), alors pourquoi ne nous arrêterait-t-il pas ce brave petit bateau anglais ?
La « Gracieuse » fait bonne garde, il n’y a rien à faire !
Pour ma part, je voudrais bien voir les Tommys. Me mettre de leur côté, seul dans la situation où nous sommes n’est pas très indiqué, mais je leur veux le plus de bien possible, actuellement bien entendu.
Puis mon Tommy pique sur nous ; bigre, que va-t-il faire ?
Il amorce simplement un virage et vient se placer derrière. « Gracieuse » aussi. Le petit bateau qui était à notre gauche file entre les deux protagonistes et disparaît du côté de Gibraltar.
Puis le Tommy disparaît à son tour également.
On distingue encore une forme noire, c’est sans doute un autre bateau anglais.
Centa est toujours au fond ; il y a une éclaircie du côté de la terre. Voilà Gibraltar passé !
Ce n’était pas grand chose.
Comme on ne voit rien, je vais m’allonger sur ma couchette. En remontant déjeuner, un convoi français qui retourne vient de nous dépasser à notre gauche. Il y a le « Providence » et 2 cargos et un petit escorteur. Je suis arrivé trop tard pour les bien distinguer.
Je fais la sieste après déjeuner, puis un bridge jusqu’à 6 h… »