
L’ennemi qu’on nous avait signalé connaissait parfaitement bien notre emplacement. Au moment donc où nous aménagions nos trous nous entendîmes quelques coups de feu à notre gauche.Les allemands avec des mitrailleuses nous prenaient d’enfilade dans la tranchée. Nos officiers avaient déjà fui sur la route et nous nous voyions nous même obligés de déguerpir sans pouvoir tirer aucun coup de fusil.
Mais ce n’était pas chose facile vu que notre tranchée ne nous permettait pas de gagner la route sans monter sur le champ pour aller d’un trou à l’autre et nous exposer ainsi au feu des mitrailleuses allemandes qui nous tiraient à 200 mètres. Dès qu’on se levait pour partir les balles nous arrivaient comme de la grêle tuant et blessant plusieurs d’entre nous. Je me croyais obligé de rester là accroupi dans un petit trou étroit. Les mêmes pensées que celles du Vieux Reng me vinrent encore à ce moment ; je croyais qu’il m’était impossible de me sauver encore ce jour là et je pensais encore à ma famille et à mon pays que je n’aurais probablement plus revus.
Non loin de moi, un homme de ma section, un Normand nommé L., voulant se sauver trop vite avait été atteint d’une balle à la gorge et avait été saigné comme un porc. Nous n’osions plus lever la tête. A un moment donné cependant, les mitrailleuses avaient cessés de tirer ils changeaient probablement d’emplacement pour avancer.
Courageusement je me lève et en deux bonds j’étais sur la route. Il était temps car déjà les balles sifflaient à mes oreilles. Là, en marchant à quatre pattes, les balles ne pouvaient pas m’atteindre. Je suis alors allé en suivant le fossé de la route me mettre à l’abri derrière une ferme et les haies qui se trouvaient à coté.
Pendant ce temps la 20eme Compagnie, qui se trouvait à droite de la route dans une bonne tranchée avec des mitrailleuses, maintenait l’ennemi et lui infligeait même quelques pertes. Mais, débordé par le nombre qui commençait à menacer de les cerner, ils furent contraints de battre en retraite également. Nous nous repliâmes tous sur le petit bourg d’Assevent.
L’ennemi se mit à notre poursuite et nous nous disposions à retourner à Maubeuge quand nous rencontrâmes le général qui nous ordonna de reprendre nos tranchées à la baïonnette. Beaucoup se cachèrent et essayèrent de fuir en entendant cela. Je n’étais pas non plus de ceux qui voulaient marcher à la baïonnette surtout pour une besogne aussi inutile. Cependant je n’ai pas essayé de fuir.
Dans un embranchement de route je mis donc ma baïonnette au canon et, un peu de toutes les compagnies mélangées, nous fonçâmes aux baïonnettes en criant, saluées par le feu des allemands qui nous arrivait de toutes les directions. Beaucoup furent tués et blessés au cours de cette charge. Les allemands qui étaient les plus avancés reculèrent ou se cachèrent dans des maisons mais nous dûmes cependant reculer et commencer la retraite sur Maubeuge.
Mais il était déjà plus de midi. Nous avions donc tenu pendant tout le temps que le général nous avait dit de tenir pour avoir du renfort. Nous arrivâmes sous les murs de Maubeuge à la nuit tombante. Les allemands nous avaient poursuivis jusqu’à un kilomètre de la ville mais n’avaient pas osé venir plus loin craignant probablement que les abords de la ville fussent minés.
Le soir, le régiment s’était rassemblé à la porte de Mons sous les grands arbres à coté du parc d’artillerie. Tout le monde était découragé on sentait bien qu’il était inutile de continuer la lutte et que la ville était à la veille de se rendre. Nous n’avions plus de canons, un seul fort tenait encore. Nous sommes allés nous coucher dans une petite pépinière où nous avons eu froid après avoir eu une aussi chaude journée.
Je me suis malgré tout bien porté pendant tout le temps que j’ai été en campagne.