Alexandre, Chapitre 13, Au feu

Enfin, le 1er septembre, on reçut encore l’ordre de partir pour une autre reconnaissance. Nous partîmes vers 11 heures après avoir mangés au galop la soupe qui était à peine prête. Nous partions assez gaiement : on nous disait que nous allions prendre un reste d’une armée que nous allions cerner pas bien loin de là. Ma compagnie se trouvait encore en avant garde. Nous allâmes tranquillement par le bord de la route lorsque nous arrivâmes à hauteur du fort de La Salmagne.

Là nous avons trouvé la route barrée par des fils de fer et des trous énormes, faits par les obus allemands. Nous franchîmes cependant tous ces obstacles et nous arrivâmes sur une hauteur à environ 400 mètres au delà du fort. On nous signala l’ennemi à environ un kilomètre de là. Devant nous il y avait une petite vallée dominée par une petite colline où l’on voyait, à mi–côte, le clocher du petit village appelé Vieux Reng. Nos éclaireurs de tête et la pointe même avaient déjà franchis l’espace découvert où nous nous trouvions en ce moment là. Je me trouvais en tête de ma section, précédé seulement du sous–lieutenant de réserve et du sergent.

Notre commandant, un vieux toqué, comme beaucoup du reste de l’Infanterie coloniale, après avoir bu une demie bouteille de rhum nous dit : « Allons mes enfants c’est le moment d’avancer ! ». Il nous mit par groupes de demi section ; mais nous n’avions pas fait 10 mètres que les balles commencèrent à siffler à nos oreilles. Nous nous mîmes alors tous, à plat ventre dans un petit fossé profond seulement de quelques centimètres ; les balles ne cessèrent pas de siffler rasant le sol, passant tout prêt de nos têtes. Il fallait cependant marcher en avant. Le lieutenant, pris de peur, nous dit de continuer disant qu’il allait attendre l’autre section.

Nous fîmes donc plus de 500 mètres à plat ventre ne pouvant lever la tête, les balles sifflant toujours. Tout à coup j’entendis la voix du lieutenant R. qui commandait la pointe d’avant garde, dire ce commandement : « Vers la gauche en tirailleur ! Marche ! ». Et au même moment les mitrailleuses allemandes qui étaient dans une tranchée se mirent à tirer dessus. J’ai cru que la 1er section était fauchée de ce coup.

Je me trouvais toujours couché dans le fossé de la route. Je ne pouvais plus avancer tellement j’étais fatigué dans cette position ; je me levais donc et d’un coup, je traverse la route, passant dans un champ d’avoine en m’abritant de mon mieux derrière les gerbes d’avoine, et je parvins enfin à arriver dans un petit chemin creux où déjà étaient plusieurs de mes camarades. Là j’étais tout de même à l’abri des balles mais à condition de rester couché, car le talus qui nous abritait n’était pas à plus de quarante centimètres au dessus du niveau de la route. Nous n’étions pas alors à plus de 100 mètres des maisons du Vieux Reng où les allemands étaient avec des mitrailleuses.

La 17ème Compagnie arriva à son tour. Je vis arriver plusieurs personnes que je connaissais tel que P. qui, en arrivant, fut rendu comme moi presque fou par les cris de : « à droite à droite ! » poussés par ceux qui y étaient déjà et qui voulaient ainsi empêcher ceux qui arrivaient de sauter sur un obus qui n’avait pas éclaté. L’ennemi vit bien que nous nous rassemblions dans ce petit chemin et dirigea son feu de ce coté. Moi, je me trouvais derrière une haie et devant nous étaient encore la 1e section que commandait le lieutenant R. et qui nous empêchait de tirer. Plus loin, le reste de la compagnie commença le feu sur les allemands quand ils purent les voir ; on n’entendait plus rien que les coups de fusils mêlés de quelques coups de canons. Bientôt nos mitrailleuses se mirent de la partie avec quelques canons de 75.

Nous croyions que les allemands allaient reculer, mais il n’en était rien. Deux fois le commandant nous fit mettre la baïonnette au canon pour marcher à l’assaut du village. Mais devant la violence du feu ennemi, nous dûmes rester dans notre chemin. Notre adjudant fut blessé d’une balle dans le ventre et essaya de revenir. Pendant ce temps la grosse artillerie allemande s’est mise de la partie : les obus commencèrent à pleuvoir parmi nous, démontèrent nos mitrailleuses, et nous aveuglèrent de poussières et de fumées.

Il ne fallait plus penser qu’à battre en retraite. Mais comment ? Sous le feu du canon et des mitrailleuses qui reprenait de plus belle ?

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