

« …Je ne suis pas très bien et je sors assez tard.
Je fais encore un tour dans la ville indigène (la vieille Médina). J’assiste à l’achat de chaussures par la bande du bout de notre table. C’est marrant. L’arabe demande toujours de trop et le camarade qui a un « bagout » intarissable s’en tire à merveille. Une paire de chaussures évaluée au début à « 250 » est donnée à « 120 ». J’ai beau chercher une blague à tabac en cuir indigène, je ne trouve rien.
Je décide cependant de profiter de l’occasion d’être à Casa pour tenter d’acheter un appareil photo et une bonne montre : c’est un pays de cocagne et il suffit apparemment de demander pour avoir. Après avoir tourné dans tous les coins de la ville, je repère un magasin assez chic qui semble vendre un peu de tout. On m’y propose un appareil Leica et une montre suisse dite « de pilote d’avion » (ndlr : prémonition ?) : le prix est raisonnable mais je décide de marchander un peu. Ils semblent neufs et le marchand, un libanais, n’est pas très facile. Finalement, je peux avoir le deux avec une bonne réduction…dommage que le camarade qui a acheté les chaussures ne soit pas là : j’aurais pu avoir encore un meilleur prix.
Je traîne encore dans les vieilles rues. Un arabe me fait de la peine : il marche sur les pieds et les mains à la fois, courbé par le milieu du corps. Des patins lui protègent les mains. Je quitte cette région pittoresque mais pleine de misère. Il est temps de rentrer à bord pour déjeuner.
Je ressors aussitôt le repas terminé car je veux m’acheter du papier avion. J’ai la chance de trouver une librairie ouverte. Les magasins n’ouvrent en général qu’à 3 h. Comme il faut être à bord à cette heure, je rentre en flânant du côté des souks.
Sur le quai, des militaires attendent l’embarquement. Ils sont 4 à 500. Je me demande où on va les loger. En attendant, ils cuisent au soleil, les pauvres bougres, dans leur vêtements de drap. D’un côté il y a les sénégalais, de l’autre les blancs et, tout à fait au bout, quelques marins.
Nous attendons encore longtemps. Finalement, la commission allemande vient se rendre compte. L’appel vient d’être fait et les rangées sont impeccables. Puis, par une lente et longue file, les blancs montent à l’avant et les noirs à l’arrière. Entre temps, j’ai la surprise de rencontrer Royer, un camarade de classe de Rennes. Il était avec moi en Math-élem et n’était pas bien fort. Il est maintenant lieutenant de la Coloniale. C’est curieux, mais ça m’énerve. Il part à Dakar. Il est marié et a un gosse. Sa femme reste au Maroc.
A bord, il monte un lieutenant colonel de la Légion qui sera le commandant d’armes du bateau. Des personnalités du port rentrent, sortent, rentrent à nouveau et ainsi de suite. Ils n’en finiront jamais.
Les amarres ne sont pas encore enlevées et il est 7 h 1/4. Juste à la dernière minute, on fait descendre un femme qui était monté à bord. On lui refuse l’autorisation et son mari reste avec elle. Elle a l’air bien malheureuse. Aucune femme n’a le droit de s’embarquer à Casablanca…la cloche du dîner me rappelle que j’ai faim.
Nous allons encore partir pendant le repas et je ne verrais rien. Quand je reviens sur le pont, il fait déjà nuit et nous avons pris la route du sud. Je reste longtemps sur le pont, accoudé à la lisse et je regarde la terre. Je la foulerai à nouveau dans 12 jours, à l’autre bout du désert.
Il y a de quoi rêver en filant sur cette mer calme qui nous secoue un peu.
Nous passons devant Casa qui apparaît comme une traînée ininterrompue de lumières, les unes bien derrière les autres comme dans un chapelet. Nous les verrons pendant longtemps encore car nous avançons très lentement. Ce sera le phare qui persistera le plus longtemps sur cette côte marocaine qui m’a tellement plu.
On ne tire de ma rêverie : il faut faire un bridge et je ne mes sens pas très bien. L’heure est encore retardée à minuit et nous revenons à l’heure solaire.
Dans la nuit, je vais transpirer terriblement… »